Dans la version ésotérique du conte que nous allons vous proposer, la dynamique de la faute change radicalement de son sens habituel. Ce qui va se dérouler sous vos yeux n’est plus un simple accident de chasse ou un tir aveugle mais une tentative directe de meurtre ou de destruction qui se retourne, par un effet de justice immanente ou magique, contre l’agresseur. Dans notre légende du souverain Marc’h, ou Guivar’h selon les traditions, cette histoire nous dépeint celui-ci en chasse sur les terres ultimes du Finistère. Il se mit à poursuivre une biche qui semblait irrattrapable. Son mythique cheval Morvac’h était réputé pour être le plus rapide d’entre tous. Néanmoins, il n’arrivait pas à rattraper la farouche biche ! Confiant, car sachant que la terre allait prendre fin à la fameuse « baie des trépassés » la bête serait alors acculée. Ce roi Marc’h dont nous vous contons l’histoire tente ainsi d’abattre, aussi symboliquement qu’ésotériquement, la figure représentative de la Féminité souveraine ou magique. Elle dépeint ici l’incarnation de la puissance celtique ancienne ou de la liberté insoumise.
Les énergies symboliques battent leur plein et nous vous en proposons dès lors le décryptage. Le cheval demeure « l’animal outil » de l’évolution de notre Humanité. Avec l’invention de la roue datant censément d’environ 3500 avant Jésus-Christ, la domestication des chevaux fut absolument essentielle et même indispensable. Un homme qui dompte un cheval : c’est la maîtrise civilisationnelle sur la Nature ! Le concept du chevalier/roi symbolise parfaitement cette tentative de suprématie totale envers le « sauvage »… Furieux d’être resté distancé, notre souverain « civilisateur » va achever l’indomptable biche coincée au bout de la falaise. Elle se tenait enfin à sa portée. Décochant une flèche dans sa direction, celle-ci va magiquement engager un retournement à 180° et mortellement toucher, par ricochet, sa propre monture. La flèche plonge précisément entre les deux yeux de Morvac’h qui symbolisait son alter ego, sa puissance vitale et sa légitimité royale. Le roi scelle ainsi son destin. La symbolique de la sagesse du troisième œil oriental ne sauterait-elle pas aux yeux ? Sans jeu de mot...
De la sorte, la fatalité le marque dans sa chair puisqu’il a détruit la monture par sa propre violence. Sa prétendue sagesse de maîtrise de la Nature se transforme en un immense fiasco et bientôt même en une déroute absolue. Non content de cet échec cuisant, notre roi se précipite sur la biche épée en main. Et nous voilà sur une nouvelle symbolique : l’épée ! Maîtrise du fer et représentation phallique de la toute puissance masculine.
En plus du combat mené par la « domestication du Sauvage » se présente ici celle de l’opposition Patriarcat/Matriarcat. Car, voulant transpercer la biche de son glaive, celle-ci se métamorphose en somptueuse femme…. Dahut en personne ! Le Féminin Sacré dans toute sa splendeur demeurant autrefois à quelques encablures de la cité d’Ys.
Tombé à genoux, terrassé, notre roi se voit condamné à porter la marque ignominieuse de son orgueil. Les marques (Marc’h) de son orgueil se retrouvent sur son propre corps à travers ses oreilles et sa crinière de cheval. Devenant lui-même la créature hybride qu’il a suppliciée ! Ce motif du tir qui se retourne contre l’agresseur est un classique absolu du mythe tragique : la flèche de l’hybris, la démesure du souverain qui veut supprimer l’ordre sauvage ou le Féminin sacré, revient toujours frapper celui qui l’a tirée. Cette version ancre le récit dans une dimension proprement initiatique : la poursuite de la biche blanche qui n’est autre que Dahut sous son apparente forme animale jusqu’aux confins du monde, aux falaises abruptes de la Baie des Trépassés. Dans cette optique, la faute du roi prend tout son sens.
La transgression du seuil : poursuivre le Féminin Sacré métamorphosé en biche jusqu’à la Baie des Trépassés (baie an Anaon, l’endroit où les âmes quittent le monde des vivants) revient à vouloir violer les mystères ultimes, à traquer l’âme de la Terre et de la souveraineté jusque dans son antre trans-terrestre.
Le tir manqué et le miroir tragique : lorsque la flèche vise la biche Dahut mais qu’elle se détourne pour frapper la monture entre les deux yeux, la bête (le Morvarc’h, cheval psychopompe capable de courir sur les flots) absorbe le coup mortel destiné au divin.
La fusion des destins : en tuant son propre cheval au seuil de l’au-delà, le roi brise le pacte qui semblait l’unir aux forces de la Nature. Il absorbe symboliquement la nature de sa monture sacrifiée : la crinière et les oreilles équines poussent sur son propre corps, le transformant à vie en gardien maudit de son propre secret, hanté par la fuite insaisissable de la biche.
Les secrets de la Terre et la voix du sureau
La légende du roi Marc’h continue de plus belle car il est dès lors obligé de porter un bonnet afin de dissimuler les longues oreilles dont il est affublé auprès de ses souverains. Chaque matin, un barbier vient raser sa crinière et est exécuté afin que l’horrible secret ne soit point divulgué. On lui présente l’un d’entre eux qui se targue de posséder un rasoir magique empêchant toute repousse ultérieure. La promesse se réalise et le barbier demeure ainsi sain et sauf ! Incapable de porter plus longtemps le poids de ce secret monstrueux (les oreilles de cheval du roi). Il ne peut pourtant le révéler à personne sans risquer sa propre vie.
Il choisit donc de creuser la terre au pied d’un sureau pour y crier sa vérité : « Le roi Guivarch a des oreilles de cheval ! » Cet arbre hautement symbolique dans la tradition celtique et paysanne est souvent associé aux seuils, à la protection mais aussi à la mort et à la mémoire. Le temps passe, l’arbre grandit, et un jour, un sonneur coupe une branche de ce sureau pour en façonner le bec ou le corps de sa flûte brisée.
Dès que l’instrumentiste commence à jouer lors de la grande fête royale, la flûte refuse de donner les airs de réjouissance. Elle s’empare de la vérité originelle et livre d’elle-même le secret du roi en public, chantant haut et clair l’infamie que le souverain s’efforçait de cacher sous son enrobant bonnet. Humilié, il finira ses jours seul sur une île ou se précipitera de lui-même en bas des roches de Penmarc’h (la tête de cheval).
Le triomphe de la Nature sur l’hybris
Le roi, qui avait voulu violer l’ordre sauvage et le Féminin Sacré (incarné par la biche-Dahut) jusqu’aux rivages de la Baie des Trépassés, se fait piéger par la Terre elle-même. La nature qu’il a brutalisée, d’abord à travers l’animal, puis à travers le végétal, finit par le trahir au grand jour. Nous exposons ici une partie de cette légende détaillée au cœur d’une de nos visites ésotériques en Bretagne intérieure. La chapelle du Moustoir nous livre la rare et précieuse trace de ce mythe figée dans la pierre. Nous y voyons sculpté sur un édifice religieux ce souverain dissimulant ses attributs sous son bonnet, face au sonneur portant l’instrument façonné dans le sureau. Cela illustre à quel point la culture bretonne a su garder en mémoire ces strates païennes et mythologiques.
La pierre immortalise l’instant précis où l’artifice du pouvoir s’effondre face à la vérité de la Nature. Le mythe du roi Guivarch (ou Marc’h) y résonne telle une mise en garde intemporelle contre l’orgueil : nul ne peut museler indéfiniment la voix de la Terre, pas même celui qui porte la couronne ! (cf le roi Midas avec les dieux Apollon et Pan)
Cela met en lumière notre présentation passée concernant l’opposition d’entre la Nature sauvage de la civilisation humaine. Ici, le récit du roi Guivarch et de la biche-Dahut pose les jalons d’un conflit originel entre l’ordre politique (la civilisation) et la puissance tellurique (la nature sauvage). Notre présentation
Le roi, figure de l’autorité, de la loi et de l’artificialité des frontières, refuse d’accepter ce qui lui échappe. En voulant abattre la biche, incarnation de la liberté sauvage et du Féminin Sacré, il cherche à soumettre la Nature brute, à domestiquer l’indomptable. Son tir qui se retourne contre le Morvarc’h (le cheval marin, créature de l’entre-deux mondes) montre que l’on ne peut impunément briser le lien avec le Vivant. En détruisant sa propre monture, son lien d’avec le monde sauvage, le roi se coupe de sa source vitale.
Le châtiment est d’une ironie totale car le souverain qui voulait dompter la Nature se retrouve contaminé par elle, affublé des attributs de la bête. La civilisation qu’il incarne est littéralement infiltrée et fissurée par l’animalité qu’elle prétendait régenter.
Cette légende ne nous appelle-t-elle point à une profonde réflexion sur le jusqu’au-boutisme de notre propre situation à travers notre nourriture composée d’OGM hors sol mais aussi de la viande synthétique à venir ?!
La boucle cyclique semble bouclée par le sureau et la flûte. En effet, la Nature n’a pas besoin de porter les armes pour vaincre le tyran car elle utilise la voix de la Terre et de l’arbre afin de briser le secret et de ridiculiser le pouvoir absolu. Le masque tombe, révélant que la Nature finit toujours par reprendre ses droits.
Nous tentons de placer ici le mythe de Guivarch et de la biche-Dahut dans sa véritable dimension universelle : celle du mythe fondateur d’un conflit, où s’affrontent deux visions du monde irréconciliables. Chacun de ces duos archétypaux que nous venons de citer (voir ici) tente d’illustrer, sous des formes culturelles différentes, cette même fracture originelle entre l’ordre établi et la puissance sauvage ou marginale.
Romulus et Remus : le fondateur de la cité (Civilisation) élimine son frère qui franchit le mur d’enceinte (Nature/Transgression). La ville s’établit sur un meurtre et sur la maîtrise de l’espace par l’exclusion de ce qui est fluide ou sauvage.
Caïn et Abel : le sédentaire, l’homme de la terre cultivée et de la structure (Civilisation), assassine le pasteur, l’homme des grands espaces et de la vie nomade proche des éléments (Nature/Nomadisme).
Horus et Seth : le combat entre Horus (l’ordre pharaonique, la régularité, la civilisation établie) et Seth (le dieu du désert, de la violence, de la tempête et du chaos indomptable).
Le basculement du mythe celtique
La légende de Guivarch / Marc’h s’inscrit dans cette même lignée tout en y ajoutant une nuance subtile, c’est que le roi civilisé ne parvient pas à détruire totalement l’altérité sauvage (Dahut/la biche). C’est sa propre tentative qui le détruit de l’intérieur. En voulant tuer le symbole de la liberté tellurique, le souverain est puni par une hybridation : il devient lui-même la bête qu’il avait soumis. Aujourd’hui, le pouvoir politique semble, lui aussi, contaminé par le chaos qu’il prétend mater et il pourrait finalement être « trahi » par la Nature. C’est toute la force de la pensée celtique que de rappeler que l’Homme n’est jamais le maître absolu du territoire et que la Terre finit toujours par faire entendre sa voix. Il semblerait que ce soit l’aboutissement logique et vertigineux de cette morbide trajectoire. En voulant s’affranchir totalement du Vivant, la technosphère moderne ne ferait que prolonger le geste du roi Guivarch à savoir chasser la biche originelle pour s’en protéger et recréer un monde sous cloche. (Villes 5G ultra-connectées)
La version contemporaine de l’hybris
La nourriture de laboratoire serait le triomphe ultime de l’artificiel sur le cycle de la Terre. En s’isolant du sol, de la saisonnalité et de la mort nécessaire au Vivant, l’Humain cherche à s’affranchir de sa condition animale et nourricière. C’est le refus radical de la « souillure » terrestre, du cycle de la décomposition et de la renaissance.
Les villes 5G et la smart city : c’est le blason numérique du roi Marc’h d’un monde où tout est sous contrôle, quadrillé, mesuré et filtré par des flux invisibles pour évacuer l’imprévu, le chaos et le chant de la Nature sauvage. Mais tout comme le mythe breton nous le rappelle, la Nature finit toujours par reprendre ses droits là où on l’attend le moins. Le secret du roi ne tient plus sous son bonnet et il craque de partout face aux crises écologiques, énergétiques et psychologiques de notre époque. La flûte en bois de sureau, Gaïa, serait ce qui pourrait gripper la machine technologique. C’est le retour du corps, de la Terre, du local ou du véritable instinct paysan qui viendrait fissurer l’unanimité glacée des métropoles connectées. Serions nous proches de ce point de bascule ?!
Yan SERRE. Le 28/09/2026